Petit Déjeuner autour de Nicolas Seydoux, Président du Conseil d’Administration de Gaumont

Bernard Brochand a participé le 11 avril dernier au petit-déjeuner organisé par Génération Entreprises Entrepreneurs Associés avec Nicolas Seydoux, Président du Conseil d’Administration de Gaumont sur le thème « Le cinéma français : un rayonnement culturel… une force économique ? »

Intervention de Nicolas Seydoux :

« Nous sommes passés du monopole à la sélectivité ponctuée de quarante années de duopole. L’invention sans avenir commence à avoir un joli parcours. 125 ans. Et cela a débuté en France. Les frères Lumière inventent donc le cinéma et il y a les talents d’un côté – vous devez connaître un ou deux noms – et de l’autre côté, il y a les industriels. Deux en particulier car les autres vont vite disparaître. Il s’agit des frères Pathé et de Léon Gaumont. Et ces derniers ont tout compris : la couleur, le parlant, etc. Et, jusqu’en 1914, le cinéma français domine le monde. En Europe, il n’y a quasiment que le cinéma français. Charles Pathé et Léon Gaumont se rendent régulièrement aux Etats-Unis. Arrive la Première Guerre Mondiale. Les hommes sont au front et les femmes font vivre le pays. En 1919, deux films épiques sortent mais il n’y a plus réellement de cinéma français. C’est à ce moment-là qu’arrive les films américains qui sont plutôt des comédies légères, à l’inverse de ceux français, davantage plongés dans le courage de nos soldats. Ce n’est évidemment pas ce qui fait vraiment venir les Français dans les salles. A ce moment-là, il n’y a plus de production cinématographique, plus d’expansion culturelle, et encore moins d’exportation. C’est donc dans ce contexte qu’une invention prévue et travaillée par Léon Gaumont voit le jour en 1927, à savoir, le cinéma parlant. Cela n’est pas une évolution mais une révolution. Il y aura un seul acteur majeur du cinéma muet qui subsistera au parlant, c’est bien évidemment Charlie Chaplin.
C’est donc un bouleversement économique et culturel.
En premier, économique, car il faut refaire toutes les salles, ces dernières étant faites pour un violoniste ou un pianiste, dans les petites salles, un orchestre symphonique pour les grandes. Or, le son à travers un hautparleur et celui à travers notre organe naturel n’a pas la même propagation. Voici donc la première révolution qui fera d’un cinéma mondial un cinéma régional. Cela n’a vraiment l’air de rien mais le film non parlant, c’était fantastique car il était mondial en partant des Buttes-Chaumont. Et, à partir du moment où il devient parlant, ses limites sont très vite trouvées. Ainsi, c’est dans une situation assez affaiblie que le cinéma vit cette période de la grande crise économique et de l’arrivée de la Seconde Guerre mondiale. Inutile de vous dire que cela n’a pas été le moment où il s’est le plus exprimé car lorsque l’on parle de culture et d’économie, il faut préciser qu’il faut que la culture soit là pour que l’économie puisse la soutenir. Lorsqu’un pays se retrouve occupé, je ne dis pas qu’il ne produit pas quelques films non négligeables, mais il ne faut jamais oublier qu’ils étaient tout d’abord vus par la censure allemande et cela n’est évidemment absolument pas un détail.
Ainsi s’achève cette première période et avec elle, le monopole du cinéma. Arrive alors une invention que personne n’a vu venir. En effet, les studios américains auraient pu contrôler l’arrivée de la télévision mais ils la méprisent, et, de 1945 à 2005, date de fin de cette période, on se retrouve avec un duopole à savoir cinéma versus télévision. Pourquoi est-ce intéressant? Je vais me concentrer sur les cinémas occidentaux. Aux Etats-Unis, la fréquentation des cinémas s’élève au plus haut dans l’histoire à 4 milliards de spectateurs et le plus bas à 71 millions environ, en Grande-Bretagne c’est un milliard et le plus bas peut être 85 millions, en France environ 400 millions et 170 millions, en Italie 900 millions de spectateurs au plus haut. Vous avez, d’un côté, des opérateurs très ambitieux, je n’en citerai aucun, vous ne les connaissez que trop bien, et vous avez d’autre part, pour des raisons culturelles, des pouvoirs publics qui s’y intéressent vraiment. A l’exception d’HADOPI, toutes les lois culturelles françaises ont été votées par la majorité et par l’opposition, sauf par les extrêmes. Les opérateurs ont su convaincre les hommes politiques que leur destin n’était pas secondaire et pas seulement non plus économique et ainsi que le passé était derrière eux. Ils ont su montrer que nous étions aussi porteur d’espoir, d’espérance, d’émotion et, particulièrement dans ce pays, qui se divise en ce moment, de rassemblement. Le cinéma est le premier loisir culturel et d’abord celui de ceux qui n’ont pas accès à la culture. La salle de cinéma, nous avons souvent tendance à l’oublier, est le loisir le moins cher au monde comparé au prix d’une place de concert ou encore d’un match de football. Le prix moyen d’une place de cinéma étant en 2018 de 6,60 euros. Donc une émotion partagée et collective. Et la révolution comprise par les Français à ce moment précis est l’accord avec Canal Plus. J’ai connu des interlocuteurs pas faciles mais dans le domaine, André Rousselet, le fondateur de la chaine, était un diamant. En effet, il nous expliquait qu’il voulait des films mais qu’il ne pouvait pas les payer. Ce qui était évidemment compliqué puisque nous étions prêts à lui accorder des films dans des conditions meilleures que celles qui étaient accordées aux autres chaînes de l’époque mais à une condition, bien évidemment, celle qu’il les paie plus cher. Qui a eu l’idée du pourcentage, cela n’est pas le sujet mais c’est simplement une idée absolument révolutionnaire à savoir que l’on proposait aux chaines de payer X % de leur chiffre d’affaire. Si cela réussissait, il y avait un risque que certains en souffrent, les exploitants comme les distributeurs, mais il y avait une bonne chance pour que d’autres en bénéficient, à savoir les droits d’auteurs. Et c’est exactement comme cela que cela s’est déroulé. Nous sommes les seuls au monde à avoir eu cette idée.
Le sujet est exactement le même aujourd’hui. Nous sommes passés du duopole à un parmi d’autres. Quelles sont les images les plus émouvantes que vous ayez pu voir ces deux dernières décennies ? L’effondrement des tours de New York, les drames des enfants de migrants et, de temps en temps, une image exceptionnelle, une femme allant chercher ses enfants au milieu du tsunami et qui réussit à les ramener. Personne ne peut faire des images comme cela.
Il y a également les modes que nous avons tendance à mépriser telles que les séries de télévision. Il faut que nous nous fassions à l’idée que les Français, et les Françaises surtout, regardent plus de séries et que ces dernières peuvent être très bien réalisées. Il faut également se faire à une autre pensée très difficile et qui est de se rendre compte qu’il y a des oeuvres en dehors du cinéma. Le premier film de Steven Spielberg, « Duel » n’est pas sorti dans les salles de cinéma aux Etats-Unis mais uniquement en téléfilm. Il en est de même pour « Scènes de la vie conjugale » d’Ingmar Bergman, cela a été uniquement une série diffusée à la télévision là-bas. Dans ces cas précis, ce n’est pas l’oeuvre qui est en cause, ce n’est pas le talent ou même le réalisateur, mais c’est le mode de diffusion. Et, dans ce monde nouveau, aux écrans multiples, il y en a tout de même un spécifique et c’est bien sûr le cinéma. C’est celui où vous allez ensemble, où vous commencez par vous disputer pour choisir ce que vous allez voir, puis pendant deux heures, vous êtes coupés du monde, enfin pour la grande majorité qui arrive à éteindre son téléphone – cela n’est hélas pas le cas de tout le monde dans notre société actuelle – mais désormais le brouillage est autorisé, ce qui fait que vous êtes là et vous regardez un film et vous sortez de la salle.
A ce moment-là deux possibilités : soit nous sommes morts car vous avez trouvé le film mauvais, soit vous avez trouvé cela formidable et le bouche-à-oreille fera que d’autres iront. Le film « Duel » est né en France, a été primé au festival d’Avoriaz, et a donc eu un public dans les salles. C’est la raison pour laquelle on en a parlé, car derrière un écran de télévision vous avez peu de chance de regarder le film jusqu’au bout : c’est une réalisation sans comédiens, sans dialogues, juste un camion. C’est donc tout de même un peu difficile durant une heure et demie. En ce qui concerne « Scènes de la vie conjugale », tous ceux qui la vivent au quotidien n’ont pas forcément envie de la voir sur un écran.
Le cinéma, c’est le partage. Alors, qu’allons-nous faire demain ? Je parle sous le contrôle du député Michel Herbillon qui a été un des maîtres d’ouvrage d’une Proposition de Loi qui est devenue une loi assez exceptionnelle. Je vais vous donner trois chiffres afin d’illustrer mon propos. Le premier, en 2011 : Gaumont tourne une dizaine de films par an, ce qui est toujours le cas aujourd’hui, et je tiens à préciser que nous ne tournons aucun film sur support numérique à cette époque, dès 2012, ils le seront tous. En 2011 donc, nous sortons deux films assez importants sur 400 supports, un au mois de mai et l’autre en novembre. Au mois de mai, seulement un tiers des supports sont numériques, au mois de novembre ce sera deux tiers. Ainsi, en une année, nous avons connu une révolution technologique majeure à savoir la numérisation, que cela soit des salles ou des tournages. Le montage était déjà numérique depuis quelques années déjà. Vous avez 70 000 mètres de pellicules très onéreuses. Aujourd’hui, le réalisateur vérifie immédiatement ce qu’il a tourné, si c’est parfait, on en reste là. Avant, on tournait et retournait surtout sans trop savoir pourquoi. Néanmoins, un sujet n’est pas résolu : la conservation. Ce n’est pas que le film ne se conserve pas bien, c’est que nous ne savons pas le relire. Essayez de ne pas remettre à jour régulièrement les logiciels de votre ordinateur et essayez ensuite de relire les textes qui ont dix ans… Vous n’y arriverez pas. Pour l’image et le son, c’est exactement le même sujet.
Les interlocuteurs changent tous les jours donc je suis bien incapable de vous dire comment cela se déroulera demain. Ils sont tous américains. Warner vient d’être absorbé par l’ancien américain American Telegraph Telephon Company, aujourd’hui appelé AT&T, et il y a une quinzaine d’années, il avait déjà été absorbé par AOL. Ce qui est certain est que nous avons des interlocuteurs dont la puissance économique est inconnue dans l’histoire du monde occidental. Lorsque, en matière énergétique, certaines compagnies américaines sont apparues trop importantes, les États-Unis ont décidé de les casser en plusieurs sociétés. Il n’y a jamais eu d’équivalent de ces sociétés aujourd’hui. Washington tout comme Bruxelles, pour des raisons échappant au plus grand nombre, ont refusé de réguler le système et nous avons assisté à une alliance complètement improbable entre des Start-Ups créées par des hommes et des femmes, d’une extraordinaire imagination et excessivement brillants, et par des fournisseurs d’accès. C’est ainsi que nous les appelons aujourd’hui, car ils avaient comme caractéristique de tous porter le nom de leur pays : France Telecom, American Telegraph and Telephon, Bristish Telecom … et, en général, à l’époque, à l’exception d’AT&T, ils appartenaient à leur Gouvernement. Les fournisseurs d’accès et les moteurs de recherche ont réussi à convaincre les hommes politiques que c’était la liberté et qu’il ne fallait surtout pas les réguler. Bruxelles et Washington ont mis beaucoup de temps pour comprendre que, malgré tout, la pédophilie, l’antisémitisme et le terrorisme devaient être régulés, la liberté de chacun s’arrêtant là où commence celle de l’autre. Pourtant, cela n’est pas compris sur Internet.
Nous assistons donc depuis environ 2005 à un pillage systématique des oeuvres de l’esprit. Qu’est-ce que cela signifie si quelqu’un n’y porte pas attention ? Tout simplement que l’offre culturelle que nous avons pu connaître, nos enfants et petits-enfants ne la connaîtront pas. Lorsque je lis que « l’audience des chaînes de télévision baisse », c’est faux. Elle baisse sur certains écrans certes, mais lorsque l’on regarde une série sur son Ipad ou son Iphone, c’est tout de même une production télévisuelle. Pareillement, lorsque l’on visionne un film qui n’est pas officiellement à la télévision, c’est tout de même une production éventuellement française. Nous considérons cela comme normal et logique que nous puissions avoir accès gratuitement aux oeuvres de l’esprit. Cela serait formidable si cette dernière était gratuite.
Revenons aux chiffres, un petit film français coûte 1,5 million d’euros à produire, une moyenne production autour de 5 millions d’euros et une très grosse autour de 20 millions. « Valérian » a coûté 200 millions d’euros. C’est le coût d’un film américain avec des frais de sortie équivalent. Donc cette économie est un peu particulière avec ces budgets très conséquents et elle a une autre particularité, à savoir qu’il a très peu de succès. Lorsque l’on nous dit « votre film a été amorti », on peut se demander « et les autres ? ». Comment vit l’économie du cinéma ? Parlons des chiffres américains car, au moins là-bas, ils existent. On estime qu’il y a 2 films sur 7 qui sont rentables, 2 qui équilibrent un peu les frais et les autres perdent beaucoup. Ils s’en moquent car ceux rentables permettent de continuer à faire tourner le système.
Et les députés qui votent les lois, en quoi sont-ils concernés ?
Je rappelle tout d’abord que le cinéma ne vit pas des impôts du contribuable. Le fonds de soutien, c’est l’argent du spectateur et du téléspectateur. Ce n’est donc pas du tout la même chose. Deuxième point important, il y a un sujet qui peut vous concerner, à savoir la réforme de l’audiovisuel public. Y a-t-il une raison en 2019, et dans les années à venir, d’avoir encore un audiovisuel public ? En effet, si on ne pose pas cette question de fond, nous n’arriverons jamais à trouver la solution. Certains pays, comme les Etats-Unis d’Amérique qui sont tout de même une démocratie, n’ont quasiment pas d’audiovisuel public. En Europe, il y a quarante ans, l’audiovisuel était uniquement public. Pareillement en Angleterre, Allemagne, Italie, Espagne … Donc faut-il un audiovisuel public ? L’entrepreneur privé que je suis le pense car l’audiovisuel privé ne peut pas, ne vivant que de la publicité, couvrir l’ensemble du secteur culturel. Nous manquons aujourd’hui cruellement de Cinéclubs, d’émissions sur le théâtre ou sur le patrimoine même, celles de Stéphane Bern ne suffisent pas tout à fait. Ainsi, oui, je pense qu’il faut un audiovisuel public mais qui ne soit pas la copie du privé, qui soit son complément et qui occupe des marges très larges dans la culture au sens noble du terme. En effet, il ne s’agit pas de les pousser à aller voir Bergman mais déjà qu’ils aillent au cinéma pour commencer. Lorsque l’on commence à lire c’est par Babar, Tintin ou Astérix puis on enchaîne avec Hugo, Zola puis Proust mais on ne fait certainement pas l’inverse. Et, pour arriver, aux philosophes allemands, il faut déjà aimer la lecture. Pour comprendre un peu ce qu’est un film indien, ou encore mieux japonais, il faut déjà avoir visionner de grands films populaires. Arrêtons de mépriser ce grand cinéma populaire qui est celui qui rassemble le plus de Français.
Ai-je parlé d’économie ? Je n’en suis pas sûr… On ne peut pas juger le cinéma français uniquement à son exportation financière. Il est plutôt le complément de l’alliance française, de la librairie où on trouve toujours, même s’ils sont traduits, les grands romanciers, mais aussi du théâtre interprété à la Comédie-Française, où l’on commence à enfin ne pas parler que de la nouvelle vague. Pourquoi je pense que ce cinéma français finalement ne va pas trop mal ? Tout simplement car il suffit d’observer le nom des comédiens, celui des réalisateurs et des auteurs. Il y en a beaucoup que vous ne connaissez pas simplement parce qu’ils sont sur le devant de la scène que depuis une dizaine d’années voire moins et se renouvellent régulièrement. Ce qu’il nous manque aujourd’hui c’est juste un partenaire. Gaumont, par exemple, a failli mourir en Italie. Nous avons tout fait pour que cet extraordinaire partenariat entre le cinéma français et italien vive et soit une expression non pas européenne mais franco-italienne ou italo-française parce que la culture ce n’est pas un cocktail, c’est plutôt une addition. Et, ce n’est pas parce qu’on a vu un film que l’on n’en voit pas un autre. Ce n’est pas parce que l’on a lu un livre qu’on n’en lit pas un autre. C’est exactement l’inverse. C’est parce que l’on a vu un film que l’on a envie d’en visionner un autre. Autrement dit, la différence entre la culture et l’économie est que la culture est additionnelle tandis que l’économie est alternative. »