Éric Woerth: «La suppression de la taxe d’habitation reste l’erreur fondamentale du quinquennat»

Interview « Le Figaro » du Lundi 15 juillet 2019

Pour le président LR de la commission des finances de l’Assemblée nationale, la priorité est de baisser les dépenses de l’État et de réformer le modèle social.

LE FIGARO. – Le gouvernement a annoncé une nouvelle taxe sur le transport aérien. Qu’est-ce que cela vous inspire?

Éric WOERTH. – Cette nouvelle écotaxe est arrivée de manière curieuse, à l’issue d’un Conseil de défense écologique. Je ne sais pas si elle sera inscrite en loi de finances. Sur le fond, je ne comprends pas qu’on augmente encore les impôts du secteur aérien, déjà surtaxé. Sur le prix d’un billet d’avion il y a plus de 50 % de taxes, contre 30 % ailleurs en Europe. L’ensemble des taxes de l’aérien – plus de 20!  – a rapporté 4,8 milliards d’euros en 2017. Cette nouvelle taxe va affecter la compétitivité des compagnies car, vu la concurrence féroce du secteur, elles ne pourront pas la répercuter sur les prix des billets.

N’approuvez-vous pas l’objectif de financer des transports plus écologiques?

Il est absurde que l’aérien, surtaxé, se retrouve à financer le ferroviaire, très subventionné. Cet épisode est typique de la méthode du gouvernement: il prend de grands engagements et cherche ensuite, pendant assez longtemps d’ailleurs, comment les financer. Dans un pays surimposé, il faut loger toutes les dépenses nécessaires dans la fiscalité d’aujourd’hui! Nous avons tous pris conscience qu’il faut changer nos modes de vie pour les adapter à l’évolution du climat, mais cette transition – en l’espace d’une génération – demande de la méthode.

Quelle méthode préconisez-vous pour accompagner la transition écologique?

Comme dans toutes les phases de changement, il faut faire preuve d’une très grande clarté et rassurer ceux qui perdent au change. À l’opposé, le gouvernement crée une grande confusion et une grande complexité. Qui comprend quelque chose aux bonus-malus qui varient sans cesse? À la «part carbone de la TICPE»? Je propose de simplifier tout cela en créant une part verte dans certains grands impôts français: la TVA, l’impôt sur le revenu… Elle serait liée au prix du carbone et à nos émissions. Cette refonte s’organiserait bien sûr à impôts constants. La fiscalité écologique a aujourd’hui un côté très injuste et inefficace: ce sont les plus modestes, qui ont le moins les moyens de changer leurs équipements, qui y contribuent le plus.

Changer les comportements peut se faire autrement que par une fiscalité punitive. Si certaines technologies (voitures, chaudières, etc.) sont vraiment nocives, il faut assumer de les interdire, en respectant bien sûr une phase de transition et en proposant des incitations positives au changement.

Bruno Le Maire et Gérald Darmanin ont annoncé des montants records de baisse d’impôts. Cela doit vous satisfaire…

Pas vraiment. Côté ménages, l’essentiel des baisses d’impôts provient de la suppression de la taxe d’habitation, qui reste l’erreur fondamentale du quinquennat. Après cette réforme très coûteuse, financée par la croissance et la baisse des taux d’intérêt, l’exécutif n’a plus de marges de manœuvre. La priorité aurait été de baisser la dépense publique, afin de financer une baisse des impôts sur les entreprises: impôts de production (CVAE, C3S…), dont le gouvernement découvre la nocivité avec la foi des nouveaux convertis, et l’impôt sur les sociétés. Les entreprises, plus compétitives, auraient alors pu augmenter les salaires, générant du pouvoir d’achat durable pour les Français. A contrario, financer par l’endettement une baisse des impôts des ménages au frais des générations futures me semble parfaitement injuste, ça repose sur du sable.

Vous dites que la priorité aurait été de baisser la dépense publique. Gérald Darmanin ne cesse de mettre en avant ses résultats en la matière, et notamment la baisse en volume des dépenses de l’État en 2018. Il nous ment?

Selon la Cour des comptes, la dépense en volume a augmenté de 0,8 % en 2018. Et la hausse repartira de plus belle en 2019. Comment se réjouir, quand la prévision de déficit pour 2020 a été révisée quatre fois en dix-huit mois et a été multipliée par 2,5? On est passé de + 0,9 % à 2,1 %! «Comment se réjouir, quand la prévision de déficit pour 2020 a été révisée quatre fois en dix-huit mois et a été multipliée par 2,5?»

Il faut aussi voir que l’État représente 125 % du déficit public: les collectivités locales et la Sécurité sociale sont en excédent et poursuivent leurs efforts. L’État lui stagne: en 2022, il représentera 250 % du déficit total!

On voit que, sur la question des économies, le gouvernement recule sur quasiment tous les fronts. Sur ce point aussi, la messe est dite? Que faudrait-il faire?

Il faut regarder la réalité en face: sur le quinquennat, l’écart cumulé entre nos déficits et les excédents allemands dépassera les 400 milliards d’euros! Il faut baisser les dépenses de l’État: réduire le nombre de fonctionnaires et évaluer l’efficacité de nos politiques publiques. Nous devons également refonder complètement notre modèle social en repoussant l’âge de la retraite et en contenant les dépenses d’assurance-maladie. Et surtout, il faut augmenter le volume d’activité en France.

Côté entreprises, l’exécutif s’avance sur 13 milliards d’euros de baisse d’impôts…

Les entreprises seront les grandes oubliées de cette deuxième moitié du quinquennat. Le gouvernement annonce un taux d’impôt sur les sociétés à 25 % en 2022, mais je ne sais pas qui y croit! Tout ce que je constate, c’est qu’en 2019 l’IS va augmenter pour les grandes entreprises, qui paient la moitié de la facture: revenir sur une baisse, c’est bien une hausse! La hausse de la fiscalité sur le gazole non routier va toucher durement le BTP. Et en parallèle, un débat baroque est organisé par des députés de la majorité sur les charges sociales au-delà de 1,6 smic: ils réclament de revenir sur les baisses, soit une hausse du coût du travail! Les changements sont incessants: le calcul du crédit impôt recherche va être revu. On ne peut pas tout bouger tous les ans. Les entreprises ont besoin de stabilité.

Vous ne pouvez en revanche qu’approuver la baisse de l’impôt sur le revenu et les réformes de l’ISF de la flat tax!

Le gouvernement avait au départ exclu toute baisse de l’impôt sur le revenu, que nous préconisions, puis il a changé d’avis. Tant mieux! Oui, j’ai déjà salué la demi-réforme sur l’ISF et la flat tax. Mais au fond, ce n’est qu’un retour à la période d’avant François Hollande. Notre bouclier fiscal de 2007 était bien plus fort, avant de s’effondrer avec la crise.